Interview d’un directeur de Réserve Naturelle Nationale
La Réserve Naturelle Nationale (RNN) du lac de Grand-Lieu est un joyau écologique d’une richesse inestimable, mais aussi d’une grande fragilité. Au cœur de sa protection se trouve Jean-Marc Gillier, son directeur, dont la mission quotidienne est de préserver ce patrimoine naturel unique. Cette rencontre avec Monsieur Gillier offre une occasion privilégiée de plonger dans le quotidien d’un gardien de la nature, de comprendre les défis et les joies de son engagement, et de saisir l’ampleur de la responsabilité qui pèse sur les épaules de celles et ceux qui veillent sur de tels écosystèmes. Le lac de Grand-Lieu, reconnu comme une zone humide d’importance internationale, exige une conservation qui dépasse les frontières locales, impliquant une vision globale et une action déterminée.
Un parcours au cœur de la nature : du terrain aux missions de direction
Qui est Jean-Marc Gillier ?
Jean-Marc Gillier se présente comme le directeur de la Réserve Naturelle Nationale du lac de Grand-Lieu, salarié de la SNPN (Société Nationale de Protection de la Nature), une des plus anciennes associations de protection de la nature, où il travaille depuis 2009.
-> Son parcours, bien que semblant linéaire, est riche de détours. Il possède une formation universitaire en biologie, écologie et aménagement, acquise en partie à Angers et Rennes. Sa carrière s’est déroulée quasi exclusivement dans ce domaine, débutant par un travail sur les oiseaux d’eau avec la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) en tant qu’objecteur de conscience (équivalent à un service civique). Il a ensuite œuvré pour le Conservatoire d’espaces naturels Centre-Val de Loire, développant des activités sur deux départements avec une petite équipe.
De retour dans l’Ouest, en Vendée, il a effectué un « pas de côté » en tant que responsable et formateur d’un BTS GPN (Brevet de Technicien Supérieur en Gestion et Protection de la Nature), puis il a repris une formation en gestion, organisation et conduite du changement. C’est à ce moment-là que le poste de directeur s’est ouvert à Grand-Lieu. Jean-Marc se décrit comme un naturaliste de longue date, ayant beaucoup appris sur le terrain, au contact de bénévoles et professionnels expérimentés. Initialement axé sur les oiseaux, son expertise s’est élargie à toutes les facettes du savoir naturaliste : flore, insectes, amphibiens, reptiles, mammifères… Il se considère ainsi comme un « spécialiste de rien et généraliste de tout », une polyvalence qui lui convient parfaitement, malgré une légère frustration de ne pouvoir approfondir tous les sujets.
Pourquoi avoir suivi des études de biologie ?
Sa passion pour la nature existe « depuis toujours ». Issu d’un milieu rural, avec de nombreux membres de sa famille agriculteurs ou liés au monde agricole, cet intérêt s’est affiné progressivement au fil du temps, grâce à l’acquisition de connaissances.
Pourquoi un intérêt pour les oiseaux plus qu’un autre groupe taxonomique ?
Avec un sourire, il répond que c’est « plus facile les oiseaux ». Au-delà de la plaisanterie, il les trouve « fascinants » pour leur capacité à se déplacer, leurs migrations, et leur « petit côté magique » lorsqu’ils apparaissent et disparaissent. Il souligne que « on voyage aussi avec les oiseaux », une dimension qui le captive. Son intérêt s’est ensuite étendu aux poissons, et il observe que dès que l’on commence à acquérir des connaissances dans un domaine, « il y a de nombreux sujets passionnants, donc ça donne toujours envie d’en savoir plus ».
Les multiples facettes d'une mission essentielle : de la gestion écologique à la « police » de la nature
Quelles sont ses missions ?
En tant que directeur, Jean-Marc Gillier est chargé d’organiser la gestion de la réserve naturelle et de diriger une petite équipe de trois personnes, parfois renforcée par des stagiaires ou alternants. Une mission centrale est la mise en œuvre du plan de gestion décennal, qui définit l’intérêt du site et les contraintes qui pèsent sur lui. Ce plan répertorie les intérêts et les menaces, et organise les interventions en termes de connaissances, de surveillance, de gestion et de sensibilisation-médiation. Il est responsable de l’application de ce plan, ce qui implique des choix opérationnels, le montage de projets et la rédaction de comptes rendus précis, les actions étant majoritairement financées par des fonds publics. Il participe également aux suivis scientifiques et à la surveillance des opérations de gestion.
Un rôle particulièrement important est celui d’interface avec les partenaires extérieurs. Bien que la réserve soit très protégée et interdite au public, elle est « dépendante de l’extérieur », notamment des espaces périphériques et de l’eau qui arrive dans le lac. Cette eau, avant d’atteindre le lac, est imprégnée de tout ce qu’elle rencontre sur son trajet : azote, phosphore, métaux lourds, pesticides, etc., ce qui a des impacts significatifs sur Grand-Lieu. La gestion de la réserve ne peut donc pas être raisonnée en vase clos, mais doit s’inscrire dans le contexte plus large du bassin versant. Cela nécessite une collaboration étroite avec des acteurs variés tels que les chasseurs, les pêcheurs, les agriculteurs et les élus. La réserve participe aux commissions locales de l’eau du bassin versant ou encore aux échanges sur la gestion des niveaux d’eau du lac. Ces derniers sont parfois tendus selon les préoccupations des acteurs ou les conditions météorologiques de l’année.
Jean-Marc Gillier a aussi une mission de « police », est-ce qu’il constate souvent des infractions sur le lac de Grand-Lieu ?
En tant que gestionnaire, sa première responsabilité est de faire appliquer le décret ministériel qui a institué la réserve naturelle, un instrument de protection fort qui instaure des règles spécifiques au territoire. Pour Grand-Lieu, cela implique d’éviter le dérangement des oiseaux et une réglementation très stricte, notamment l’interdiction d’accès au public. Il dispose d’un pouvoir de police délégué, il est commissionné et assermenté, et peut dresser des procès-verbaux, avec le procureur de la République comme référence.
Globalement, la réserve naturelle nationale est « plutôt bien respectée ». Bien qu’ils ne puissent être partout 24h/24, la présence des gestionnaires sur le terrain est « assez forte ». Le nombre d’infractions varie considérablement d’une année à l’autre : 2024 a été « très calme », tandis que 2023 a enregistré 16 infractions.
Quelle est la nature de ces infractions ?
Les infractions sont principalement des « excursions en canoë et kayak ». Jean-Marc Gillier souligne qu’il privilégie « le plus souvent la pédagogie plutôt que la répression ». Il contraste cette approche avec d’autres réserves, notamment celles du littoral, qui sont « très fréquentées » et où la mission de police est beaucoup plus importante. Il note également que le site de Grand-Lieu n’est « pas facile d’accès », ce qui limite naturellement les intrusions.
Entre émerveillement et préoccupations : le cœur d'un directeur de réserve
En quoi ce métier le passionne et quelles sont ses motivations ?
Jean-Marc Gillier considère comme « une chance énorme » de travailler sur un site comme le lac de Grand-Lieu. Il évoque avec émotion « un petit matin d’hiver avec un lever de soleil sur la remise de canards (photo ci-dessous). Les mouettes, les goélands et les étourneaux qui partent de leur dortoir. Ce sont des images extraordinaires ! ». Pour lui, « le plaisir de la contemplation, c’est déjà énorme ». Ce qui le motive également, c’est d’essayer de « contribuer à préserver cette réserve naturelle » et de « limiter les dégâts », malgré la « dégradation du milieu et des pertes de biodiversité » qu’il constate.
Quelles sont ses principales préoccupations ?
Sa plus grande inquiétude est de voir l’état du site se dégrader. Il s’interroge sur ce qui a été perdu et se sent parfois « démuni » face aux « épisodes de botulisme » par exemple.
Cela met en évidence que même une gestion dédiée sur le terrain ne peut pas entièrement contrecarrer des problèmes à grande échelle comme la pollution diffuse ou les impacts du changement climatique, soulignant la nécessité de changements politiques plus larges et d’une action collective au-delà des limites de la réserve.
Mais que pouvons-nous faire pour préserver le lac de Grand-Lieu ?
Jean-Marc Gillier s’interroge sur la possibilité « d’inverser la tendance ». Face à cela, il affirme que l’équipe « tente de porter la parole du lac pour que les politiques publiques renforcent les mesures de protection de la biodiversité ». L’amélioration des connaissances, la compréhension des phénomènes et l’expérimentation font partie de son quotidien afin d’impliquer les politiques publiques et d’aider au processus de décision.
Grand-Lieu, Camargue, Plaine des Maures : des défis communs, des contextes uniques
La SNPN gère également deux autres réserves naturelles nationales : la Camargue et la Plaine des Maures. Quelles sont les principales différences entre les trois réserves naturelles en termes de gestion ? Est-ce que les missions des directeurs des RNN sont semblables ?
Jean-Marc Gillier observe plus de points communs entre la Camargue (photo ci-dessus) et le lac de Grand-Lieu qu’avec la Plaine des Maures (photo ci-dessous), récemment reprise en gestion.
La Plaine des Maures est un « espace ouvert, très fréquenté avec beaucoup d’activités économiques », où l’enjeu est « d’accompagner les activités pour qu’elles respectent le décret de création de la réserve », ce qui entraîne « plus de missions de Police ». C’est également un site très vaste de plus de 5000 hectares. La Camargue, encore plus grande, avec ses 13 000 hectares de réserve, partage des problématiques communes avec le lac de Grand-Lieu, comme la pollution et la gestion de l’eau. En tant que réserve côtière, la Camargue est « en première ligne » face aux impacts du réchauffement climatique et de la montée du niveau de la mer, posant un « véritable questionnement sur l’accompagnement au changement climatique des acteurs locaux ».
Ces trois réserves sont « très différentes de par leur contexte général, leurs acteurs et leurs politiques locales ». Cependant, les missions fondamentales des directeurs restent similaires : mettre en œuvre un plan de gestion, assurer l’équilibre financier et gérer une équipe. L’équipe de la Camargue est plus importante (12 à 15 personnes) et gère un accueil du public plus conséquent que sur le lac de Grand-Lieu.
Histoires de lac et de vie sauvage : moments inoubliables et découvertes surprenantes
Y-a-t-il une ou plusieurs anecdotes à raconter qui le font sourire aujourd’hui ?
Jean-Marc partage une anecdote « pas marrante sur le coup » : celle de son hydroglisseur (embarcation à fond plat) qui s’est percé au milieu du lac, le laissant incertain de pouvoir rentrer, mais qui a finalement été sauvé « in extremis ». Une autre histoire « hallucinante », vécue par un collègue, concerne des jeunes qui ont volé un bateau de la réserve en pleine nuit, tentant de relier l’autre rive avec leurs vélos à bord, et qui se sont envasés à moins de 2 km de leur larcin. Heureusement, tout s’est bien terminé dans les deux cas.
As-tu fait des découvertes ou des rencontres avec des espèces surprenantes sur la réserve ?
Il évoque des « évolutions de fréquentation du site » notables, telles que l’arrivée de l’Ibis falcinelle en tant qu’espèce nicheuse en 2011, un événement rare. Aujourd’hui, plus de 200 individus nichent sur la réserve. Il a également eu des « rencontres sympas avec une loutre ».
Il mentionne la présence « d’espèces fugaces » dont la présence dépend des niveaux d’eau et d’autres facteurs non maîtrisés. Par exemple, il a assisté, une année, à une « grosse floraison d’Exaculum pusillum une plante protégée » (Cicendie naine : photo).
Il se souvient aussi de la découverte du Scirpe piquant, qui, selon les témoignages, avait probablement disparu dans les années 1960. La plante n’avait pas disparu mais elle reste très rare sur le lac.
L'engagement inébranlable pour le lac de Grand-Lieu
La conversation avec Jean-Marc Gillier révèle la complexité et la richesse de la gestion d’une RNN. Son parcours, ancré dans une passion profonde pour la nature, l’a mené à un rôle où la contemplation de la beauté sauvage côtoie la lutte quotidienne contre la dégradation des milieux naturels.
Le lac de Grand-Lieu, bien que protégé, reste intrinsèquement lié à son environnement extérieur, exigeant une approche collaborative et une vigilance constante face à la pollution de l’eau. Les défis sont immenses, et le sentiment d’impuissance face au déclin de cet écosystème fait parfois surface. Cependant, l’engagement de Jean-Marc Gillier et de son équipe demeure inébranlable, porté par la conviction que le plaidoyer en faveur de politiques publiques plus fortes est essentiel pour inverser la tendance.
Le travail à Grand-Lieu, comme dans les autres réserves de la SNPN, est une illustration vivante de la nécessité d’une conservation adaptative, combinant science, gestion de terrain, sensibilisation et engagement politique pour assurer la survie de ces trésors naturels.


